powrˇt do    strona g│ˇwna     Stanis│aw Tadeusz Wi£niewski

LES ESPACES

L'ΘlΘment essentiel est la ligne droite qu'il importe de suivre. La ligne droite dΘfinie par l'intersection de deux espaces bi-dimensionnels: l'espace noir et l'espace blanc. La ligne droite, elle, est grise. Evidemment.

Tout le monde suit la ligne droite. Tout le monde. Beaucoup de monde. Une foule. La foule.

Connais-tu la foule? La foule de dos û les Θpaules voûtΘes, les sommets de cranes plats, ni d'œil, ni de regard. La foule somnole. La foule suit la ligne droite.

Voici l'anecdote. John Groubov s'Θtait ΘgarΘ, solitaire, dans l'espace bi-dimensionnel noir. Parce qu'il le croyait vert, mais peu importe. Il avait profondΘment souffert de sa solitude, profondΘment souffert de sa libertΘ. Sa plus grande dΘception fut de constater que l'espace vert Θtait limitΘ et, bien qu'il lui Θtait possible de reculer les limites, elles Θtaient là, toujours là, douloureusement rΘelles.

Revenons à l'anecdote. Grièvement atteint dans sa conception de l'espace, soupŠonnant vaguement l'existence d'une troisième dimension, John Grubov installa un mortier anti-foule dans la rΘgion limitrophe de la ligne droite et, ayant effectuΘ toutes les opΘrations prΘalables de visΘe dΘcrites minutieusement dans la notice d'emploi du jouet, se mit à exterminer les marcheurs. Son arme fonctionnait bien, il en abattit une bonne dizaine. Mais cela ne dura pas: on le vit; on le rattrapa, on lui confisqua le mortier et on le codamna à dix jours de trou noir. Il en ressortit vivant et cette expΘrience douloureuse trempa son caractère. Il fût ensuite nommΘ chasseur d'ΘgarΘs dans l'espace bi-dimensionnel.

Connais-tu la foule? La rΘaction de la foule inerte, de la foule somnolente quand quelqu'un lève les yeux, quand quelqu'un dit: "J'ai vu" ? On scande: "Tu n'as rien vu, nous ne voyons rien, nous ne voulons pas voirà " Et l'Θmèrgumene baisse les yeux. Et quand quelqu'un s'arrête et dit: "J'espère" ? La foule gronde. Il est mal vu, il est interdit d'espΘrer. On tue l'espoir. Mais un jourà Un jour quelqu'un dit: "Je sais." La foule s'Θcarta. Danger. Il lui fût alors aisΘ de franchir les limites. C'est ainsi que Pavel Grimm se retrouva dans l'espace bi-dimensionnel mauve qu'il croyait blanc. La foule le poursuivit un peu, mais sans conviction, juste pour voir. Car on savait qu'il savait et que dΘsormais cela devenait une affaire de spΘcialistes.

Pavel Grimm s'est retrouvΘ seul mais sa sollitude fût douce et belle car il savait jouer de l'harmonica. Ce n'est pas difficile, mais il faut savoir.

Le cas de FranŠoise fût encore plus grave. Elle se trompa dans la conjugaison du verbe "marcher". Lui: "Je marche, nous marchons, tu marchesà " Elle: "Vous marchez, ils marchent, tu marches, je ne marche pas." RecommenŠons: "Je ne marche pas." RecommenŠons: "Je ne marche pas;" Danger. La foule s'Θcarta. Il lui fût alors aisΘ de franchir les limites. C'est ainsi que FranŠoise se retrouva dans l'espace bi-dimensionnel bleu.

Revenons à John Groubov, chasseur de solitude dans l'espace bi-dimensionnel. Son premier succès fût la capture d'un cordonnier d'art. Succès facile mais qui compta quand même. Plus dure fût la capture de Hamlet. Pour cet exploit on le dΘcora de la LΘgion d'Honneur. Ensuite, il s'intΘressa au cas Grimm.

FranŠoise Θcoutait Pavel jouer de l'harmonica.. Il jouait si bien, Pavel. Et lui, qui l'avait vue de loin, qui avait vu ses cheveux longs et soyeuxà ses yeux espiègles où tremblait la tendresseà son nez un peu trop retroussΘà ses taches de rousseurà Il avait vu aussi le troupeau, une foule petite mais tenace la suivre, l'entourer, vouloir l'Θtouffer. Pavel Grimm savait qu'il Θtait inutile de combattre la foule. On ne peut que la fuir ou la suivre. Pavel Grimm s'approcha de FranŠoise et lui tendit la main qu'elle refusa. Mais elle ne refusa pas sa prΘsence et il coururent ensemble. Quelle injure à la foule biensΘante! On dΘpêcha l'assassin. L'assassin se nommait John Groubov.

John Groubov, chasseur de solitude dans l'espace bi-dimensionnel. MΘtier intΘressant. PΘnible mais intΘressant. Imaginez: la libertΘ bi-dimensionelle, l'invite à l'Θtourdissement, à la course à perdre haleine, à l'espoir, à l'attente, à la connaissance. Quelle tentation! Ce n'est plus la ligne, l'espace uni-dimensionnel où il y a toujours quelqu'un derrière et quelqu'un devant. Finies les conjugaisons, finie la contrainte des autres, la psychose de la foule. Il faut savoir soi-même. Il faut conjuguer tout seul, sans que personne n'entende, sans que personne ne rΘponde. Il faut, je dois, je veuxà Dur mΘtier d'assassin.

John Grubov suivit pendant longtemps les deux ΘgarΘs. L'expΘrience lui a appris qu'il faut conna│tre ses victimes avant de les exΘcuter. Cela Θvite l'hΘsitation de la dernière minute. Cela Θvite les remords toujours possibles. Pour Hamlet cela avait ΘtΘ facile û il avait lu le livre en classe et même; une fois, vu au cinΘma. Pour le cordonnier aussi: il l'avait surpris à tuer un mille-pattes. Ce fût donc un simple acte de justice. Pour Pavel et FranŠoise il ne savait pas encore quel prΘtexte il allait choisir. Au dΘbut il perdit leur trace car ils avanŠaient. Le cordonnier avait ΘtΘ immobile, Hamlet tournait en rond, revenait sur ses pas, il errait, il Θtait facile de le suivre. Mais euxà Ils avanŠaient, ils avanŠaientà Il arrivait qu'ils s'arrêtent, mais s'Θtaient bref, fugitif et aussi û John Grubov avait honte de le reconna│tre û c'Θtait beau quand ils s'arrêtaient. Avec un geste d'amour et de tendresse Pavel Grimm touchait les lèvres de FranŠoise. FranŠoise souriait ou, parfois, devenait grave. Pourquoi grave, parfois? On ne sait.

John Groubov Θtait perplexe. Il avaient croisΘ plusieurs mille-pattes et aucun ne fût tuΘ. Et quand il se retournait il voyait derrière lui une ligne droite de leur traces. Une ligne droite. Ce fût terrible pour lui quand il comprit que depuis longtemps dΘjà ils suivaient la ligne droite, l'intersection de l'espace bi-dimensionnel mauve avec l'espace bi-dimensionnel bleu.

Ci-g│t John Grubov, victime du devoir, chevalier de la LΘgion d'Honneur et de la mΘdaille du dΘsespoir à titre posthume. Errare humanum està