powr≤t do    strona g│≤wna     Stanis│aw Tadeusz Wi£niewski

Stan Wi£niewski

LES CUBES

Tania dit à Kokhol: "Alors, lesquels tu veux pour toi?" Kokhol pencha sa grosse tête, ferma les yeux et garda longuement le silence; Ils restèrent comme τa longtemps, sans dire un mot, dans la pièce remplie de cubes mauves entassΘs pêle-mêle, par endroits jusqu'au plafond. Il y en avait deux cents, trois cents peut-être, peut-être même plus. Kokhol rΘpondit: "Et dire que depuis quatre ans” " Tania l'interrompit: "Trois ans. Trois ans. Tu le sais bien." Trois ans ou quatre, peu importe. Mais cela Θtait vrai: ils ne vecurent que pour cela. Chaque cube Θtait un pas en avant, une victoire. Ils avaient ∂ c'Θtait bien sûr une idΘe de Kokhol ∂ ils avaient fait amΘnager cette pièce en sous-sol, avec une ouverture quarante sur quarante o$ l'on pouvait glisser les cubes. L'ouverture donnait dans leur chambre et, en temps normal, Θtait dissimulΘe par le tapis en raffia. Kokhol dit: "Tu me prends un peu de court. Je n'ai rien contre l'idΘe du partage, mais tu dois te rendre compte combien c'est difficile." Kokhol faisait toujours des phrases rondes et presque toujours ambivalentes. Tania: "Qu'est-ce qui est difficile?" Kokhol: "D'admettre l'idΘe du partage, d'abord. Il me faudrait du temps pour me faire à cette idΘe." Tania: "Si tu veux, on peut remettre τa à plus tard. Après le thΘ, si tu veux” " Kokhol renoua le fil de sa phrase: "Difficile aussi parce que chaque cube est different." Ca alors! C'Θtait vraiment à se cogner la tête contre le mur! Il savait pertinemment que chaque cube faisait quarante sur quarante, pesait très exactement neuf kilos et Θtait de couleur mauve! Tania se demanda si ce n'Θtait pas cette facultΘ d'annoncer si tranquillement les contre-veritΘs qui l'avait sΘduit d'abord chez Kokhol. Oh, il avait bien d'autres dΘfauts pourtant! Par exemple cette tΘnacitΘ de garder une même ligne de conduite quels que soient les facteurs extΘrieurs, prΘvus ou imprΘvus. Comme cette histoire de cubes. Cela faisait au moins deux ans qu'ils habitaient dans cette immense villa de style vaguement victorien, immense villa de douze pièces dont ils n'utilisaient que deux, faute de meubles. Les autres ∂ Tania pensait là aux autres habitants du quartier qui comptait environ six cent villas construites exactement sur la même superficie et suivant exactement le même plan ∂ les autres habitaient fastement les douze pièces qu'ils avaient habillΘes de moquettes et de tapis, rempli de sofas, lustres, miroirs, sculptures, commodes, fauteuils, armoires à glaces, glaces à glaces, à facettes, tables, frigidaires, pianos, albatros, chiens, chats, bibelots, cochons d'Inde, dents de requin, lampadaires, poufs-poufs, clinquants et peaux de moutons! Tandis que chez eux ∂ rien. Juste deux fauteuils en osier, quelques pierres prΘcieuses, une planche posΘe sur des briques qui servait de table, une seule armoire à glaces et deux lits. Si, quand même, il y avait le jardin qu'ils avaient bien arrangΘ. Kokhol, si hostile à tout luxe superflu, avait un jour dΘcidΘ lui-même, sans consulter Tania, d'acheter les quatre fauteuils en plastique blanc, une table assortie et une balancelle. Une balancelle! Chose tellement superflue! Ils avaient d'ailleurs bien ri en essayant la balancelle. Une de rares fois où ils avaient bien ri ensemble. Une balancelle! Ils s'Θtaient regardΘ et Kokhol avait ri. Tania avait ri aussi. C'Θtait un de souvenirs ineffaτables de leur vie commune, cette balancelle.

Comme convenu ils avaient fait semblant d'oublier cette question de partage jusqu'à quatre heures. A quatre heures Tania servit le thΘ avec les petits gΓteaux. Comme d'habitude ils s'installèrent au jardin, devant la table en plastique blanc. Mais fut-ce pour se protΘger du soleil, fut-ce pour d'autres raisons, ils assiΘrent cette fois-ci de manière à tourner le dos à la balancelle. Comme d'habitude Kokhol attendit que ce soit Tania qui aborde le sujet dΘlicat. Ensuite il parla longtemps, Θvoquant toujours les arguments. Il Θtait très fier d'eux car ils Θtaient les seuls de toute agglomΘration à avoir eu cette idΘe de cubes. Les gens vivaient sans idΘal, sans aspirations, au jour le jour. Eux seuls. Et tous ces sacrifices. Pas de voiture. Pas de tΘlΘvision. Pas de sorties. Juste une fois le ballet de Bejart parce que Tania avait insistΘ tant. Kokhol avait acceptΘ en maugèrant, en murmurant quelque chose à propos de cubes. Tania repensait à tout cela pendant que Kohol parlait. Elle l'interrompit: "Kokhol, nous devons prendre maintenant un decision. Tu as rΘflΘchi, tu as parlΘ. C'est fini maintenant. Partageons." Kokhol: "On ne peut pas partager. Ces cubes n'ont de la valeur qu'autant qu'un ensemble." Tania: "Au BrΘsil, tu te souviens, nous avons rencontrΘ des gens qui n'avaient que six ou sept cubes et en Θtaient tout fiers, tout contents. Si nous partageons les n⌠tres, on se retrouvera chacun avec plus d'une centaine” " Kokhol: "Non. On ne partage pas." Tania: "Tu crois avoir le droit à un nombre plus ΘlevΘ de cubes que moi?" Kokhol: "Non. Mais ces cubes doivent rester ensemble. C'est leur multitude qui en fait la valeur." Tania: "Où commence la multitude? Non, ne me rΘponds pas. Je ne veux plus de tes phrases. J'en ai assez de tes phrases. J'en ai assez de vivre pour les cubes. J'en ai assez de toi."

Kokhol la regarda droit dans les yeux: "On ne partage pas. En tout cas pas avec mon accord."

Le silence revint. Le bruit de la balancelle que le vent faisait grincer derrière eux.

Tania: "Alors” le syndic?" Kokhol: "Je te prΘviens, je lui dirai tout, même des mensonges. J'inventerai des raisons, des torts. Je ferai tout pour garder tous les cubes." Tania: "Je vais appeler le syndic. Là. Tout de suite. Devant toi."

Elle Θtait tellement ΘnervΘe que d'abord elle a fait un faux numΘro. Ensuite elle a eu au bout du fil le premier clerc du syndic et, après une brève attente, le syndic lui-même. Kokhol a pris l'Θcouteur pour suivre la conversation. Brusquement calme, Tania exposa la situation. L'agent de l'autoritΘ l'Θcouta sans l'interrompre bien que l'on ait entendu rΘclamer le dossier de la villa 316. Quand Tania a terminΘ il a dit: "Madame, votre decision de partage est-elle irrevoquable? " Tania: "Oui, monsieur le syndic." Syndic: "Puisse-je parler à votre mari?" Tania a passΘ le combinΘ à Kokhol. Kokhol a rΘpondu: "Je refuse de partager." Le syndic: "Monsieur, nous avons tous les jours deux ou trois appels semblables. Votre cas est un peu plus grave, car vous ΘtΘs en possession de 467 cubes contre une moyenne de 300 cubes par couple. Bien que tout rΘcemment nous avons tranchΘ dans une affaire de 742 cubes. Nous avons une grande expΘrience de ce genre d'affaires et la jurisprudence très riche en cette matière nous facilite grandement la tache. Le premier conseil que nous donnons, c'est d'aboutir à une solution à l'amiable. Dans le cas contraire, nous rendons un verdict qui est d'ailleurs sans appel et prΘlevons d'office soixante cubes au profit de l'administration centrale. J'enregistre votre appel et suis prêt à vous recevoir demain à deux heures pour entendre votre dΘcision et, Θventuellement, rendre le verdict. Mais rΘflΘchissez bien." Il raccrocha.

Kokhol Θtait tout pΓle. Tania se mit à rire. Un rire nerveux, hystΘrique. "Mon pauvre Kokhol, on est loin de 742 cubes, oh, oh, mon pauvre Kokhol” "

Demain, à deux heures, ils iront chez le syndic.